Mais non, il ne peut y avoir d'autres possibilités, ce ne peut être que cela. Cette étendue qui fait mal aux yeux. Et aussi ces petites secousses de temps à autres. Je bois un peu de mon jus d'orange imbuvable et trop froid pour ne pas qu'il déborde à la prochaine secousse. Il ne faudrait tout de même pas que je me tache. J'aurai l'air malin avec une tache. Je m'aperçois à cet instant qu'un petit sachet a été déposé sans que je le remarque. Je le regarde avec curiosité, je suis curieux de tout. Puis, je l'ouvre, doucement, car je ne sais pas trop à quoi m'attendre. Sera-t-il plein ou à moitié seulement, comme toujours ? Un petit bruit, sec, discret, et la révélation. Une moitié seulement. Il fallait s'y attendre. Pourquoi en aurait-il été autrement ? C'est toujours ainsi. Et en même temps, ça ne change pas grand chose. De toute façon, je réussirai à piquer celui de mon voisin sans qu'il ne s'en aperçoive. J'ai toujours été doué pour cela. Jamais je ne me suis fait prendre. Pourquoi maintenant ?
La technique est simple, rapide, efficace. Un coup d'½il pour vérifier qu'il n'y a personne qui fait attention à moi, personne non plus en garde. Un dernier regard au voisin en question. Plongé dans un sommeil peu profond mais suffisamment pour qu'il ne remarque rien. L'instant parfait. Je me lance sans plus tarder. C'eut été risqué autrement. Hop ! Ni vu ni connu. Le déplacement d'air à éveiller le voisin, qui n'ouvre cependant même pas les yeux, bien trop occupé à ne pas perdre le rêve qu'il était en train de faire et qui semble palpitant, excitant. Je remercie intérieurement le rêve qui garde encore quelques minutes mon voisin, et qui me laisse quelques minutes de répit afin que je me délecte du contenu du sachet à moitié plein. C'est infect, mais il faut se nourrir, en tout cas c'est ce qu'on raconte un peu partout. Il faut boire aussi. Donc j'avale deux goulées de jus froid. Un frisson me parcourt au même instant. Il suit la progression des gouttes sucrées dans mon organisme. Je me contrôle afin de ne pas vomir.
Puis, je me mets en quête d'un nouveau sachet. C'est mon côté contradictoire. Tout le monde trouve cela étrange. Moi, je ne vois pas ce qui cloche. Vomir est une chose répugnante mais fantastique. Les vaches ruminent. Moi, je vomis, c'est encore mieux. Une fois, j'ai essayé d'avaler. Une sensation acide s'était emparée de moi. C'était terriblement excitant. Je ressentais ce que ressentais chaque vache, chaque jour. Sauf qu'elle, c'était de l'herbe. Moi, c'était un mélange coloré : jardinière de légume et b½uf en sauce. Je ne voulais pas libérer ce déversement de couleurs immédiatement. J'étais égoïste. Je le gardais un peu plus longtemps pour moi seul. J'adorais être égoïste. C'était tellement drôle. Les gens ne comprenaient jamais, et s'énervaient. On peut dire que c'était source de jouissance pour moi de voir ces réactions extraordinaires.
Cependant, on passe, on ramasse ce qu'il y a sur les tablettes. Je cherche désespérément un sachet. Mais je n'en trouve nulle part. Je commence à paniquer. Il me faut un sachet, rien qu'un petit sachet à moitié rempli. J'ai tellement besoin de vomir. Tout le reste est prêt : le sac, la serviette, l'eau. J'ai même fait réserver les toilettes pour une période de dix minutes, au cas où cela tournerait mal. Il ne me manquait plus qu'un sachet.
Trop tard, on est passé. Il ne reste absolument plus rien. Je devrais retenir mes régurgitations. Combien de temps ? Je n'en avais aucun idée, et cela m'affolait quelque peu. Coïncidence bienheureuse, un écran tomba juste en face de moi. Il indiquait le temps restant : cinq heures. Cinq heures avant de pouvoir vomir. C'était si long.
Alors, je regarde à travers le hublot la couverture nuageuse qui forme un tapis blanc. Mon voisin dort toujours. Je détache ma ceinture, escalade mon voisin, et je me retrouve dans une des deux allées. Une hôtesse me dit de retourner m'asseoir car on arrive dans une zone de turbulence. J'obéis. Avec un peu de chance, je ne serais peut-être pas obliger d'attendre cinq heures pour vomir. Les turbulences me porteront chance. Du moins je l'espère fortement.




